La quatrième de couverture prévenait que ça pouvait être un recueil un peu longuet, ça n’a pas raté. J’ai absolument adoré le premier portrait et n’ai lu les suivants que par amour pour l’écriture et la causticité de Maugham. Leurs sujets m’intéressaient peu avant la lecture et pas vraiment plus après. En effet, L’Humeur passagère ne contient pas des nouvelles mais des portraits de « grands hommes » et c’est finalement un genre que je prise peu. La biographie, si elle ne contient pas soit une bonne dose d’humour, soit des personnages qui me passionnent, est généralement pour moi une grande source d’ennui, et je n’ai jamais réellement compris cet engouement pour les grandes biographies historiques (et encore moins pour les recueils de correspondances et autres romans épistolaires en dehors de mes thèmes de prédilection c’est à dire l’histoire de la librairie et de l’édition). Du coup, je suis passée assez à côté de cet ouvrage, et j’en suis bien déçue.
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L’Humeur passagère – S. Maugham
La véritable histoire de Futuropolis – F. Cestac
—- Article paru dans DBD n°16 —-
« Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître… ». Le temps où Futuropolis était en noir et blanc avec des couvertures inimitables, des lettrages faits à la main et où Soleil n’avait pas fait son entrée dans le capital de la maison d’édition. Le temps où Etienne Robial et Florence Cestac en étaient à la tête. Souvenez-vous …
Quatre ans après mai 68, la tête encore pleine de projets extraordinaires, Robial et Cestac accompagnés de Denis Ozanne et Jean-Claude de Repper se lancent dans une aventure complètement folle : racheter une librairie. Et pas n’importe laquelle : la seule spécialisée BD de l’époque, Futuropolis, sise 103 rue du Théâtre dans le XVème arrondissement parisien, point de rencontre des collectionneurs d’occasions. Formés par le propriétaire, à l’occasion lettreur pour arrondir ses fins de mois, les quatre fous se lancent dans cette aventure avec toute la fougue et l’inconscience de la jeunesse. Comme ils ne sont pas au courant de tous les dangers inhérents à ce genre de projet, ils ne se rendent pas compte du brio avec lequel ils les évitent.
C’est en découvrant les anciennes publications de Calvo que nos compères auront l’envie de publier leur premier album, afin de présenter au public les travaux extraordinaires de cet auteur oublié. L’aventure éditoriale était née.
Au fur et à mesure des rencontres et des passions, ils deviendront plus éditeurs que libraires, l’équipe s’étoffant de nouveaux collaborateurs, mais la fabrication à la main restant d’actualité.
Les premiers succès arrivent, les premières disputes aussi… La librairie est vendue. De déménagement en rachat, Futuro quitte l’entrepôt peu étanche de la rue des Ecoles pour les superbes bureaux des éditions Gallimard, rue de l’Université. Jusqu’au moment où, par lassitude peut-être, mais surtout appelés par d’autres aventures, les acolytes se séparent, ce qui marque la fin de Futuropolis.
C’est cette grande aventure d’une petite maison que Florence Cestac a choisi de raconter, en gros nez et dans la bonne humeur, accomplissant ce qui semble être à la fois un devoir de mémoire et un bienveillant retour sur une aventure qui a marqué la bande dessinée moderne d’une empreinte indélébile. Avec énormément d’humour, et une impressionnante mémoire des détails, des personnes et des lieux, elle nous transporte il y a trente ans, dans le foyer d’une nouvelle forme de bande dessinée française de création. Tout en évoquant les grands de l’époque, ceux qui ont donné ses lettres de noblesse à Futuro (les Tardi, Gir, JC Denis…), elle croque avec tendresse les petits jeunes qui ont un jour frappé timidement à la porte avec un carton à dessin sous le bras : Baudoin, Trondheim, Menu… Ceux qui plus tard créeront l’Association, que Florence Cestac définit elle-même comme « les dignes héritiers de l’esprit Futuro ».
La véritable histoire de Futuropolis est un album passionnant, tant pour les néophytes que pour les amateurs chevronnés. Il raconte d’une façon synthétique 20 ans d’édition indépendante, même s’il insiste beaucoup sur la partie librairie. Les puristes savoureront les récapitulatifs des collections, les rencontres avec les auteurs et la description étape par étape de la fabrication des livres, tandis que les autres jubileront devant l’humour de Cestac et la vie avec laquelle elle décrit la fourmilière de la rue des Ecoles.
Un très bel album donc, qui ravira toute personne qui s’intéresse, ne serait-ce qu’un peu, à l’histoire de l’édition française.
Amalia Albanesi – S. Tanette
En ces temps de rentrée des classes, il est tout à fait logique de lire un roman bâti autour d’un devoir d’école. Ici, la maîtresse a demandé à ses élèves de remplir un arbre généalogique, et c’est un prétexte à la fois délicieux et douloureux pour remonter dans le temps à la recherche de l’histoire de la famille. L’arrière-arrière-grand-mère, Amalia, l’arrière-grand-mère Luna, la grand-mère et enfin la mère de l’enfant sont donc convoquées pour remplir à la fois des petites cases et des petites pages avec des histoires de femmes à travers l’Histoire. Des femmes fortes, de faibles femmes, mais au final toute une lignée de sacrés caractères qui amènent jusqu’à la narratrice.
J’ai beaucoup aimé ce petit roman tout doux dont la narration, si elle ne m’a pas emportée, est tout de même tout à fait agréable. Ça ne raconte pas grand chose, finalement, mais le sous-texte est fort et on se prend de tendresse pour cette lignée.
Et en plus, définitivement, ça m’a donné envie d’aller voir les falaises de Dubrovnik.
Le Testament d’Olympe – C. Tomas
Entre Boroboudour et le Testament d’Olympe, j’ai fait un saut en arrière dans le temps de quelques centaines d’années pour atterrir dans la France de Louis XV. Ce texte remarquable nous fait suivre la vie de deux jeunes sœurs, l’une partie à la recherche de l’autre, et permet de toucher du doigt une partie de la vie des villes au XVIIIème siècle.
J’avais vu ce roman sur table, mais je ne sais pourquoi je ne l’avais même pas retourné pour en lire la quatrième de couverture. J’aurais du, et je dois au conseil de Stéphane d’avoir mis le nez dans une narration fluide et très agréable.
J’y trouve bien sûr quelques défauts, peut-être dus à la brièveté du texte qui font qu’à mon goût certains aspects n’ont pas été assez fouillés. J’aurais aimé connaître la suite de l’histoire, la suite de la vie d’Apolline qui, après avoir retrouvé sa sœur, disparaît totalement du récit. Mais j’ai eu énormément de plaisir à suivre Ursule/Olympe dans son ascension fulgurante à la suite du duc de Richelieu, passée de pauvresse à courtisane. J’aurais aimé également plus de description, plus de réflexion peut-être sur les personnages et leur vie quotidienne mais leur absence rend en même temps le texte léger et presque musical.
Cette histoire d’exploitation féminine, bien menée, fait pointer du doigt les différences entre les fantasmes et la réalité, entre l’image d’Épinal des nobles et l’horreur de la réalité, toute faite de calculs et d’opportunisme. De plus, elle semble très juste historiquement, et présente des aspects de Louis XV dont on entend rarement parler, lui que l’on présente le plus souvent comme un bon mari aimant et fidèle. J’ai à la fois regretté et apprécié de ne pas voir parler de la Cour. Regretté parce que, ma foi, j’adore ce genre d’histoire, les mesquineries et méchancetés de ce rare échantillon humain qu’était Versailles. Mais j’ai aussi apprécié, justement, que Chantal Thomas ne tombe pas dans la facilité de cette évocation et s’abstienne d’évoquer ce que son héroïne ne voit pas. Parce que la particularité de ce roman et, je pense, ce qui m’a fait l’apprécier tout particulièrement, c’est cette justesse historique dont je vous parlais couplée à un texte résolument subjectif. C’est Apolline la narratrice, on découvre tout en même temps qu’elle. On lit le journal d’Olympe, on ne sait que ce qu’Olympe sait. À aucun moment on n’a une connaissance plus approfondie des personnages ou des évènements que celle qu’ont acquise les héroïnes (je ne sais pas si c’est très clair, cette phrase). On partage leur naïveté, leurs espoirs, sans jamais avoir en arrière-plan le cynisme ou simplement la connaissance de l’historienne.
Un bon roman historique, bien écrit, bien raconté, finalement, c’est rare !
Mémoires d’une geisha – Y. Inoue
Je suis assez fascinée par les geishas. Ne me demandez pas pourquoi, je n’en ai strictement aucune idée, mais ces vies de femmes à la fois prisonnières et libres me passionnent réellement. J’ai lu il y a quelques années le Geisha d’Arthur Golden, mais j’ai tenté de garder à l’esprit que c’était un roman écrit par un homme occidental qui livrait sa vision de la vie d’une femme asiatique et j’ai cherché un récit de première main. C’est pourquoi lorsque j’ai trouvé ce texte chez Picquier, je me suis précipitée. Et la plupart de mes soupçons se sont trouvés avérés. Là où Golden voyait romantisme et féminisme avant l’heure, Yuki Inoué montre bien l’avilissement et l’asservissement des petites filles puis des jeunes femmes japonaises, esclaves de maîtresses des okyia qui, finalement, étaient bien des bordels un peu raffinés.
Dans ce texte, Inoué raconte la vie de «mère» de son okiya, qui a été vendue à 9 ans pour devenir geisha. On la suit au cours de son apprentissage mais finalement la vie de geisha elle-même est assez peu abordée, sauf dans ses aspects les plus financiers. C’est plus un texte sur elle que sur les geishas. Par contre, son enfance et sa formation sont tout à fait précis et il est assez intéressant de découvrir les différences de traitement d’un pays à l’autre voire d’une décennie à l’autre.
La lecture n’est pas toujours des plus agréables, surchargée qu’elle est par des précisions et des explications sur tous les aspects de la vie japonaise qui, si elles sont intéressantes, sont parfois un peu pesantes dans des scènes où on voudrait plus d’action. Le roman est d’ailleurs uniquement descriptif et c’est probablement cela qui lui donne un côté un peu… lourd. J’aurais tendance à conseiller sa lecture aux personnes vraiment intéressées par la condition de geisha. Pour ceux qui veulent quelque chose de plus vivant mais d’un peu moins juste historiquement, le roman de Golden est une lecture très agréable.
Comment j’ai fait mon dictionnaire – É. Littré
Dans mes obsessions et monomanies, j’ai aussi celle des dictionnaires. J’adore les dictionnaires. Je pense que je le dois à mon père qui, un jour que petite je me plaignais de ne rien avoir à lire (eh oui, ceux qui plaignent mon mari devraient penser à mes pauvres parents qui ont supporté mes « j’ai rien à lire » depuis mes 4-5 ans jusqu’à mon premier salaire …) un jour donc que je me plaignais, il m’a dit en passant « t’as qu’à lire le dictionnaire, hé ! ». Que n’avait-il pas dit ? J’ai pris le petit Robert, j’ai commencé à « A » et j’ai lu. Pas en entier, pas cette fois-là bien sûr, mais au fur et à mesure des années, de temps en temps, je me fais quelques pages de dictionnaire. C’est un vrai plaisir, une plongée délicieuse dans des mots, des sens ou des usages inconnus, et les citations sont autant de pistes de lectures à envisager. Plus tard, quand j’ai eu grandi un peu, j’ai souhaité étudier la philologie.
La philologie est l’étude de la linguistique historique à partir de documents écrits. Elle vise à rétablir le contenu original de textes connus par plusieurs sources, c’est-à-dire à choisir le meilleur texte possible à partir de manuscrits, d’éditions imprimées ou d’autres sources disponibles (citations par d’autres auteurs, voire graffitis anciens), en comparant les versions conservées de ces textes, ou à rétablir le meilleur texte en corrigeant les sources existantes. (c) Wikipédia
Malheureusement, il n’existe pas d’études de philologie en France. Il aurait fallu aller en Allemagne et je ne maîtrise absolument pas l’allemand. Aujourd’hui, je crois que je le ferais quand même, quitte à apprendre l’allemand malgré ma profonde nullité grammaticale, mais à l’époque ça m’a rebutée. D’ailleurs, si quelqu’un de haut placé au Ministre de l’Éducation Nationale passe par là, il faudrait créer un cursus de philologie. Bon, ok, il n’y aurait peut-être qu’une seule élève, mais je promets de ne sécher aucun cours.
De tous temps, je me suis passionnée pour une question : « qui décide des mots ? « . Une table s’appelle une table. Ça vient du latin tabula, une planche, une tablette, ça a donné aussi tabellion qui est un joli mot même si inusité et tabulation que j’utilise beaucoup dans mon travail quotidien. Bon, c’est bien. Si on remonte plus loin on trouvera d’où les latins ont sorti ce « tabula » et on peut remonter extrêmement loin. Rien que ça, je bave de plaisir tellement ça me passionne. Mais au début ? Au tout début ? Qui a décidé qu’un assemblage de quatre pieds et une planche s’appellerait « table » ? Et pourquoi pas « gravitation » ou « nuage » ? Pourquoi ? Qu’est-ce qui, dans « gravitation » donc, a fait penser au poids au premier homme qui l’a utilisé ? Les mots modernes, c’est facile. Et d’ailleurs on ne les forge pas comme ça, on fait des assemblages de mots déjà existants : téléphone, automobile, bibliothéconomie … Mais les anciens ? Voilà, ça, ça me passionne, ça me fascine, j’aurais aimé étudier ce genre de choses mais bon, je n’ai pas pu.
Du coup, pour compenser, je lis des dictionnaires et, comme beaucoup, le Littré est devenu un objet de plaisir en plus d’être le dictionnaire de référence. Du coup, quand j’ai vu un jour ce petit bouquin orange sur une table de librairie, je suis tombée immédiatement en arrêt devant et je n’ai eu de cesse qu’il rejoigne ma bibliothèque. Ça a été un peu compliqué puisqu’il a été en rupture quelques temps mais je l’ai retrouvé caché dans une librairie et hop.
Franchement, quel plaisir ! Ça se lit vite, presque trop, et ce sera mon seul regret puisque je serais bien restée plus longtemps en compagnie d’Émile Littré. Étape par étape, année par année, il décrit comment il a fait son dictionnaire. Comment il a, lettre après lettre, retravaillé les définitions. Comment, avec beaucoup d’aide, il a fait des petits paquets de citations, triées par ordre alphabétique, puis tout recopié inlassablement, maintes et maintes fois, à la main, jusqu’à obtenir une copie qui lui paraissait bonne, qui pouvait partir pour l’imprimerie et… être recorrigée encore quatre ou cinq fois avant d’être parfaite. Comment ces paquets de feuillets ont voyagé dans des caisses, de cave en cave, pour être protégées de l’avancée des Allemands (c’était au moment de la guerre de 1870), comment sa bibliothèque a failli brûler… Mais aussi son emploi du temps heure par heure, son travail minutieux, ses moments de doute et ses moments de joie …
À mon avis, pour quelqu’un qui s’intéresse à la lexicographie ou même simplement à l’histoire de la langue, ce petit ouvrage est un indispensable. Agréable à lire, il coule tel une rivière, ne présente à mes yeux aucune longueur ni paragraphe dispensable. Je suis ravie de cet achat et de cette lecture !


