Trois ombres – C. Pedrosa

Trois ombres - C. Pedrosa—- Article paru dans DBD n°16 —-

Dans un monde idéal, les familles sont heureuses, les enfants joyeux et les parents amoureux. Dans un monde idéal, les enfants peuvent jouer dehors, les parents ont confiance. Ils peuvent plonger dans les torrents, la mort n’est qu’une abstraction. Et ce monde idéal, c’est celui de Joachim et de ses parents. Mais lorsque trois mystérieuses ombres font leur apparition autour de leur foyer, plus question de quiétude. Que sont ces ombres ? Pourquoi semblent-elles menacer Joachim ? Personne ne sait répondre à ces questions. Et c’est le début d’un long voyage pour échapper à leur influence maligne.

Cyril Pedrosa en noir et blanc, quelque part, ça fait un choc. Depuis Ring Circus (la révélation !) jusqu’aux Cœurs Solitaires ou Shaolin Moussaka, il avait si bien habitué son lecteur à ses couleurs chaleureuses qu’on en avait presque oublié qu’en dessous, il y avait un trait nerveux et puissant ! Mais Lewis Trondheim a su s’en souvenir lorsque les planches de Trois Ombres sont arrivées sur son bureau. Et de la liberté totale qu’il a laissée à l’auteur est né ce petit bijou de plus de trois cent pages, bourré d’émotion et de sensibilité, sans toutefois une seule planche de sensiblerie. Evitant avec brio toutes les embûches et les appels de la facilité, Pedrosa creuse toujours plus profondément la psychologie de ses personnages, évitant tout manichéisme pour ne laisser transparaître que leur humanité.

Trois Ombres reflète les peurs des hommes devant ce qu’ils ne peuvent comprendre, la mort, et devant ce qu’ils ne peuvent admettre, le fait que leur protection puisse être inutile. On regrettera peut-être l’absence d’un rôle plus consistant pour la mère, mais il faut admettre que cette quête d’un père et de son fils revêt une toute autre force que le simple déménagement d’une famille terrorisée. Loin des débauches de testostérone, l’histoire se fait petit pas par petit pas, preuve d’amour par preuve d’amour. Et cet amour paternel si rarement montré en bande dessinée explose ici en une apothéose de petits gestes dignes, jamais évident, toujours sous-jacent.

Au dessin, on découvre aussi un autre Pedrosa. Il change d’outil selon son envie, passant indifféremment de l’encre au pinceau ou encore au stylo bille selon les besoins de l’ambiance, l’urgence dans laquelle les planches ont été faites lui permettant de s’affranchir des détails et des fignolages pour ne poser sur la feuille que le dessin brut, dans toute sa force et toute son expressivité. Pas une seule planche de l’album n’est de trop, et à aucun moment on ne sent de longueurs ou de lassitude. L’album passe d’une traite, et sans avoir le temps de comprendre ce qui se passe on se retrouve littéralement en larmes devant un dénouement qui, s’il n’est pas une surprise, est tout de même traité d’une manière relativement insolite, et en tout cas jamais vue.

Trois Ombres est un album superbe, doux, tendre, mais aussi fort et puissant. Très certainement l’un des très bons albums de cette rentrée, si ce n’est le meilleur.

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