La Liseuse – P. Fournel

D’habitude, quand Sarah me conseille des livres, je n’aime pas. C’est quasi systématique, on n’a franchement pas les mêmes goûts. Que voulez-vous, elle se pâme devant les tourniquets Allia, qui sont trop intelligents – ou trop snobs – pour moi. Du coup, je prends ses conseils avec des pincettes mais je continue à les suivre parce que je suis obéissante. Ça me perdra.

 

Pour la Liseuse, on partait pourtant avec un gros handicap : l’Oulipo, pour moi, c’est un mouvement compliqué auquel je ne comprends pas grand chose. Autant j’adore Pérec, autant les auteurs récents me laissent plutôt froide. Non par manque de talent ou de qualité, mais par manque de neurones ou d’envie de complication de ma part. Pour le coup, si j’étudie la Liseuse sous l’angle de la contrainte, on n’est pas sortis de l’auberge. Parce que, de base, la contrainte, je ne la comprends pas. Ça me dit :

Ce texte épouse la forme d’une sextine, forme poétique inventée au XIIème siècle par le troubadour Arnaut Daniel. Il en respecte le nombre de strophes et la rotation des mots à la rime. Les mots lue, crème, éditeur, faute, moi et soir tournent en fin de vers selon l’hélice classique de la sextine.

Les vers sont mesurés. Comme ils servent à conter le destin d’un homme mortel, cette strophe subit une attrition (boule de neige fondante) : la première strophe est composée de vers de 7500 signes et blancs, la deuxième de 6500 signes et blancs, et ainsi de suite jusqu’à la sixième qui comporte des vers de 2500 signes et blancs. L’ensemble constituant un poème de 180 000 signes et blancs.

Déjà; de base, je ne vois ni strophe ni vers dans un texte qui me paraît intégralement en prose!

 

Du coup, soyons plus sages et considérons la Liseuse comme un roman « classique ». Ici, un seul mot s’applique : superbe. Moi qui avais peur de lire un pamphlet contre le livre numérique, je suis entrée de plain-pied dans cette splendide histoire d’amour entre un homme et la littérature. La littérature avec un petit « l », celle qui se glisse partout et imprègne la vie de tous à travers un pavé de six cent pages ou une application smartphone. J’ai eu la gorge serrée, j’ai même pleuré par moments et, pour une fois, je ne peux que remercier Sarah et ranger soigneusement ce livre en papier sur une étagère en bois, quitte à l’acheter aussi en numérique et à le ranger dans une appli en faux-vrai bois.

 

Une réussite donc, un texte superbe que je recommande chaudement à tous les amateurs de beaux romans, pour leur en apprendre un peu la fabrication.